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Publié : 9 février 2009

Force 9 à la B504

Quelques pentes favorites des planeuristes de Nivelles aux Pyrénées-Orientales

Me voilà de retour dans mes chères Pyrénées. J’y passe avec mes étudiants quelques semaines chaque année pour y exécuter des contrats de recherche dans les réserves naturelles. C’est le côté agréable (mais très très fatigant) de la profession.
A cette occasion, je ne manque jamais d’emmener avec moi quelques planeurs pour y tâter des pentes locales.
Mon propos d’aujourd’hui est de vous parler de deux d’entre elles, à Llo et Osséja, parmi les plus magiques, et d’un excellent planeur de pente avec lequel je vole depuis cette année, le Fitness d’Airtech.
Avec très peu de fatigue, on peut accéder à la Serre de Llo. Celle-ci est juste à l’est de Llo, sur la petite route vers Eyne. On gare sa voiture près de l’aqueduc du Port de Llo et on marche environ 300 m vers le nord-ouest pour rejoindre un vaste plateau, légèrement bombé. C’est cela, la Serre de Llo.

Figure 1. La Serre de Llo, au NE de Llo dans les Pyrénées-Orientales

Ce plateau est orienté NW-SE, soit exactement perpendiculairement aux deux vents dominants : le vent d’Espagne qui est chaud et sec et vient du SW et les Marinades qui sont froides et humides et viennent du NE. On peut donc voler par ces deux vents. Pour atterrir, le vaste plateau offre une pelouse dense constituée d’innombrables fleurs de toutes les couleurs (mes étudiants ont relevé plus de 100 espèces). Il n’y a pas de risque à l’aterro, sauf un gros caillou blanc et 3 bornes de granit perdues au milieu des 4-5 hectares du plateau. Il convient toutefois de bien mémoriser l’emplacement de ces petits mais robustes obstacles.
Le côté magique de cette double pente provient de sa météo bizarre.
Une belle journée de juillet commence ainsi : on arrive vers midi avec femme, enfants et pique-nique. On peut voler avant, dès 10-11h, mais seulement avec de petits lancers-mains très légers et en suivant les martinets qui viennent marquer les débuts de pompes. En effet, les vents catabatiques n’ont pas encore démarré et la pente reste anémique.
Vers 13h, on peut monter les planeurs, tous les planeurs. C’est à ce moment, en général, que la chaleur devient suffisante pour déclencher la pente. Assez brutalement, on sent un fort courant d’air qui commence. Le vent du SW s’établit à force 3 à 5 et ça devient génial. On peut lancer tous les modèles, tout tient. Il y a un vent soutenu entrecoupé de pompes. On peut voler très loin devant soi, très bas, ou très haut. La pompe est très souvent fréquentée par des faucons crécerelles et, je l’ai vu une ou deux fois, par des aigles royaux. Aucun de ces oiseaux n’agresse les planeurs.

Figure 2. Le Sun de Dany Ghellynck part chercher des ascendances très bas. On voit le paysage des bocages et des prés de fauches autour de Llo.

Figure 3. L’Ellipse II de Thierry Gras fait des traversées à toute vitesse. On distingue le paysage de la Cerdagne espagnole avec les faubourg de Puigcerda.

En général, on peut voler alors deux-trois heures dans ce paysage de rêve. Comme le visage est ensoleillé de trois-quarts face à droite, on est limité par la résistance de la peau. Dany Ghellynck et moi avons un jour volé 4:30 d’affilé à cette pente et nous avons ramassé ainsi tous les deux le coup de soleil unilatéral le plus carabiné de ma carrière. Il faut donc, impérativement, s’arrêter de temps en temps pour boire une bonne bière tout juste sortie de la glacière. On en profite pour vérifier les accus car, on vient de le dire, on vole longtemps, très longtemps. Même les accus de la radio peuvent finir la journée déchargée. Dany et moi avions pris l’habitude d’emporter un petit chargeur Graupner Ultramat 5 et un pack de 10 accus 2500mAh, pour recharger les accus de réception directement sur la pente. Depuis, j’ai pris le pli d’installer des doubles alimentations qui me laissent plusieurs heures d’autonomie.
Vers 16-17h, quelque chose change. Il faut bien surveiller le fil en bout d’antenne (INDISPENSABLE). Le fil, bien tendu jusque là, tombe, hésite, se met parallèlement à la pente, un nuage passe devant le soleil, et puis brusquement le fil se tend dans l’autre sens. Les Marinades sont arrivées. Elles dureront jusqu’au lendemain matin.
Lorsqu’on vole bas, il faut rentrer tout de suite, dès le premier fléchissement du fil. Sinon, c’est le trou (gentil).
On prend son planeur d’une main, sa radio de l’autre, sa glacière de la troisième et on traverse le plateau pour aller lancer de l’autre côté, vers le NE.

Figure 4. Avec leur planeurs à la main, les planeuristes quittent la pente SW pour gagner la pente NE de la Serre de Llo, de gauche à droite, Yves (un gars de la Haute-Savoie), votre serviteur, Béatrice et Dany Ghellynck.

La pente côté Marinade est moins agréable (soyons clair : c’est tout de même largement au-delà de tout ce qu’on peut trouver en Belgique). Il ne faut pas y risquer de grands planeurs car quelques arbres ont pris le pli de pousser là où il ne faut pas. L’agilité est de rigueur. S’il a fait chaud la journée, cela continue à déclencher, en plus du vent, jusqu’à la tombée de la nuit. On vole avec le vent de dos et on voit son planeur à merveille bien éclairé dans le ciel bleu. Les coups de soleil se reposent. Et on vide ainsi les derniers électrons de ses plus petits planeurs.
Si on vole assez haut à la pente sud-ouest, on peut réussir un coup fumant : changer de côté en vol, vers la pente nord-est, sans se poser. Comment est-ce possible ? Réfléchissons. Le vent d’Espagne dans lequel on vole alors est chaud et sec, et on vole assez haut, disons 50-100m au-dessus de soi. Le fil de votre antenne s’inverse brusquement et les Marinades vous refroidissent brusquement le dos. Oui mais c’est un vent froid et humide, de l’air lourd, donc. Il s’insinue entre le sol et le vent d’Espagne en une couche régulière de 50 m d’épaisseur. On peut donc continuer de faire du vol de pente sur le fond chaud-froid, à la condition de rester bien haut. J’ai pu voler ainsi une bonne heure avec mon Spirit 100. A côté de moi, Yves, un gars de la Haute-Savoie, faisait des piqués vertigineux depuis la couche portante vers nous à travers la couche dégueulante (Marinades jusque 50 m) puis remontait en tonneaux ascendants pour retrouver la couche portante (vent d’Espagne au-dessus de 50 m). C’était dantesque. Après une heure de vol ainsi, Yves et moi nous sommes décidés de changer de pente en vol. On est donc monté un peu, vers 100m, puis nous avons laissé dériver les planeurs dans le vent d’Espagne, et nous avons marché avec notre radio d’une main et notre valise de vol de l’autre jusqu’à l’autre pente (sans perdre de vue les planeurs, évidemment, et sans trébucher). Incroyable.
Il ne faut pas tenter le trajet dans l’autre sens. En effet, la pente NE ne permet pas de prendre assez d’altitude pour atteindre la couche portante de l’autre pente. Et donc, irrémédiablement, on va au trou (c’est du vécu).
On rentre au gîte crevé et le sommeil vient bien vite après un repas plantureux (la cuisine de la Cerdagne est délicieuse).

Figure 5. On a beau être crevé, y a souvent de petites réparations à faire. Dany Ghellynck et votre serviteur réparent un Spirit 100.

Figure 6. Et hop ! Un petit coup de fer pour refermer l’entoilage et c’est prêt pour le lendemain. Bruno Steelandt à l’ouvrage.

A propos de cuisine, je vous recommande de faire un tour à Formiguère, 10km au NE d’Eyne. Sur les bords de la route, vous verrez le terrain d’aviation de La Llagonne, plein de magnifiques planeurs qui font envie. A Formiguère, vous verrez un panneau routier "Terrain d’Aéromodélisme". C’est qu’il y a une piste communale dans cet endroit béni des dieux. Une belle piste goudronnée, avec une grande pelouse à côté pour les planeurs, avec une cabane, des tables, quelques petits arbres pour s’abriter du soleil et même une toilette pour les dames. La piste est accessible à tout le monde en règle d’assurance (contrôle par la Mairie).

Figure 7. La très belle piste communale d’aéromodélisme de Formiguère.

Au centre de Formiguère, il y a un petit restaurant, la "Tapenade", qui prépare une entrecôte aux "cariolettes". La viande est de qualité remarquable avec un goût que l’on a oublié en Belgique. Quant aux cariolettes, ce sont les fameux mousserons, ces petits champignons que vous avez vus en masse sur la serre de Llo, justement. L’entrecôte aux cariolettes de La Tapenade est un grand moment.
Voilà pour la Serre de Llo. J’oublie de dire que la pente est très peu fréquentée. Pour être précis, il y vient 3 gars des PO, un gars du 78 et un gars du 73, plus moi, cela fait 6 visiteurs réguliers mais en général, on vole seul ou avec un ou deux autres planeuristes. Le paysage est grandiose et calme.

Bon, cela, c’était pour vous mettre en bouche. Le mieux est à venir.

Le mieux c’est la Borne 504. Entre l’Espagne et la France, depuis le Traité des Pyrénées, on a installé des bornes numérotées entre les deux pays. La numéro un est quelque part près de St-Jean-de-Luz, sur l’Atlantique, la dernière est près de Bort-Bou, sur la Méditerranée. On accède à la Borne 504 en prenant la Route Forestière d’Osséjà.

Figure 8. La Borne 504 tout au bout de la piste forestière d’Osséja.

C’est une longue piste très tortueuse qui vous mène depuis 1230 m d’altitude (Osséjà), juqu’au 2205 m de la Borne 504, à travers une immense forêt de pins odorants. La forêt est parsemée de petits lieux de pique-nique très agréables. Toutefois, soyons clairs, aller à la Borne 504 est une opération qui prend toute la journée.
Après un long, très long trajet tortueux dans la forêt, on débouche soudain sur la pelouse alpine. On aurait l’impression d’une immense pelouse de golf, s’il n’y avait ça et là des troupeaux de vaches et de chevaux.
Au bout du chemin goudronné, on parvient à un enclos. Cet enclos n’est pas fait pour y enfermer le bétail mais bien pour protéger les voitures. On ouvre le câble d’ouverture, on entre la voiture et on REFERME. Je vous recommande de plaquer la voiture contre la clôture pour empêcher les chevaux de tourner autour de votre voiture. De la même manière, il faut rentrer les rétroviseurs. En effet, les chevaux adorent se gratter le c... avec les rétroviseurs et puis tourner autour de la voiture en se grattant les flancs. Vous pouvez imaginer le résultat. Les gens biens ferment le parking pour empêcher le bétail d’entrer, voire, le cas échéant, chassent les chevaux déjà entrés, mais il y a toujours des goujats.
Dès qu’on sort de la voiture, on est pris par un parfum extraordinaire et suave, c’est celui du trèfle alpin, intermédiaire entre la vanille et la peau de jeune fille bronzée. Si vous sentez ce parfum en arrivant, c’est qu’il fait bien chaud et que les odeurs montent. Vous allez faire des vols fabuleux.
On prend tous ses planeurs dans son kit-bag, on brandit sa valise radio, on franchit la clôture vers le sud et on descend en pente douce vers le sud-est durant 200m. La voiture est garée en France mais on vole en Espagne. On arrive à un goulot au bord d’un cirque. Vous êtes à la pente.

Figure 9. La pente de la Borne 504. Votre serviteur s’est habillé de chaud. On est à 2200m et ça souffle.

Si vous êtes arrivés alors que la pente souffle, vous devez immédiatement sentir l’énorme pompe où vous vous trouvez. Comme la température ne dépasse que rarement 20°C, le vent force 5-6 donne une impression de froid. Il faut mettre un pull et une veste. On recule d’une vingtaine de m derrière le goulot et on pose son matos autour d’une pierre blanche qui dépasse (c’est le meilleur moyen de ne pas rentrer dedans à l’aterro).

Figure 10. S’il fait beau, l’endroit peut être assez agréable pour les spectateurs mais il fait toujours frisquet à cette altitude et une boisson chaude est toujours la bienvenue. Anne Rasmont, Nadine et Bruno Steelandt, Béatrice Ghellynck.

Pour monter ses planeurs, il faut sortir les pièces une à une du sac en les tenant d’une main à chaque mouvement, sinon, tout s’envole. Dès que le planeur est monté, il faut le mettre ventre en l’air, sinon... A la rigueur, on peut le placer à l’endroit avec les AF sortis en plein mais c’est risqué.

Figure 11. Dany Ghellynck monte son Milan. Cela ne souffle pas trop fort et on peut lancer ce planeur léger et qui pénètre très bien.

Pour un premier vol, je recommande de prendre un planeur pas trop léger, si possible même un peu lesté. Il vaut mieux se faire aider pour le lancer, en tout cas pour un début. Le lanceur a immanquablement l’impression que le planeur va se pulvériser dès qu’il sera lâché. C’est normal. Il faut lancer vers le bas. Et hop ! c’est en l’air.

Figure 12. Votre serviteur lance son Fitness. A gauche de la pente, une troupe d’isards me regarde avec curiosité.

Figure 13. Un petit coup de zoom sur les isards curieux.

On explore la pente vers la droite. A 400 m à droite, ça déclenche. A 300 m à gauche, il y a une petite bosse herbeuse parsemée de gros blocs, bien chauffée par le soleil. Les isards (1) y viennent chaque jour pour se bronzer. Là-dessus, la pompe est monstrueuse. C’est cette pompe qui sera votre ultime secours lorsque tout s’arrêtera. Si vous revenez devant vous, vous pouvez avancer vers la vallée. Avancez et votre planeur part vers le haut à une vitesse incroyable. Plus vous avancez au loin, plus il monte. La zone de vol est incroyablement étendue.

Figure 14. Vers la droite, le Fitness explore une des deux pompes de services.

Figure 15. Le Fitness à l’assaut du ciel.

Il faut dire que le dénivelé qui l’engendre est énorme : pas moins de 600 m de dénivelé jusqu’à la route là-bas, toute petite. On n’y distingue même pas la couleur des voitures. La pente est parsemée de gros blocs de granit, plus ou moins cachés par les genêts. En cas de descente au trou, un seul espoir : un replat en pelouse 300 m plus bas, sur lequel paissent quelques vaches. Plus loin, il n’y a rien que de la forêt et cette toute petite route au loin. Faut même pas y penser. En fait, il faut se mettre ça en tête : il n’y a pas de trou, seulement un gouffre.

Figure 16. Le Condor de Bruno Steelandt à l’assaut du trou : de la forêt et une route au loin en Espagne qui paraît incroyablement petite (elle est fortement agrandie ici par le téléobjectif).

Pour atterrir, on a 2 hectares entre le seuil du goulot et la clôture qui marque la frontière. L’attero est impressionnant car il faut piquer vers la pente à gauche de soi puis incliner-tirer sèchement et se faire face. Si on n’a pas d’AF, on continue, on se survole et on repart à la pente. Il est pratiquement impossible de se poser sans AF. Donc, on se fait face, on se vise entre les deux yeux et on sort les AF, délicatement car il faut impérativement garder de la défense. Si tout va bien, vous posez à une dizaine de m de vous.

Figure 17. Le Sagitta à l’aterro, tout sorti.

En fait, la pente de la Borne 504 résulte d’un allumage par la surchauffe du sol par le soleil. Le matin, il n’y a rien. J’y suis déjà allé avec Dany et nos épouses. On a pique-niqué sur le plateau sommital dans une très légère brise du nord bien rafraîchissante. Vers 13:30, un nuage est apparu au-dessus de nous et soudainement, la pente s’est allumée, d’un coup, avec puissance.
Vers la fin de l’après-midi (17-18h), les conditions changent. Les restitutions faiblissent. De nouveau, il faut surveiller le brin de laine de l’antenne. Parfois, le vent s’arrête tout à fait, d’un seul coup. Dans ce cas, il faut partir tout de suite vers la gauche plus bas que l’horizon, et aller chercher la pompe de la bosse aux isards. On attend, le temps passe, on se voit au trou et puis, d’un coup, elle repart et votre planeur est propulsé 200-300 m plus haut en quelques secondes.

Figure 18. Le petit planeur de voltige de Thierry Gras en plein dans la pompe de service, sur la bosse aux isards. Très chouette modèle pour se remuer mais il lui faut beaucoup de dynamique car son profil symétrique ne portent pas beaucoup à cette altitude.

Il m’est arrivé le gag suivant, le vent soufflait 6-7, je fais mon tour d’approche avec le Sagitta (lourdement chargé donc), je me vise entre les deux yeux, je sors les AF et je remonte le vent tout doucement en piquant pour me poser aux pieds. Tout d’un coup, le vent stoppe, mon planeur fait un bond en avant, je rentre les AF, je parviens à le faire passer à côté de moi, je racle le sol sur plusieurs mètres puis, je repars vers la pente. J’ai fait un long touch-and-go, sans le vouloir. Un touriste planeuriste grandeur, à côté de moi, qui jusque là me regardait avait un peu de condescendance, me fait des commentaires admiratifs : "je ne croyais pas ça possible avec un planeur". A vrais dire, moi non plus, j’ai été le premier surpris.

La Borne 504 attire aussi les oiseaux. Les vautours fauves sont une banalité. Mon épouse a pu faire de nombreuses photos des planeurs en vol de concert avec eux. Bruno Steelandt a pu voler un court instant avec son Orcal et un gypaète, ce qui est tout à fait exceptionnel. Le plus extraordinaire est de voir que lorsque le vautour se met à accélérer, le F3i ne parvient pas à le suivre. Plus agile et rapide encore est le gypaète.

Figure 19. Un vautour fauve arrive à la pente. Il en vient en général une bonne dizaine dans l’après-midi.

Figure 20. Le vautour est un gros animal (envergure 2,4m) comparé au petit Falco de Thierry Gras (1,5m)

Figure 21. Le vautour et le Falco enroulent la même pompe.

Figure 22. "Ca y est" dit Dany Ghellynck à Thierry Gras, "tu as réussi à accrocher sa pompe".

Figure 23. Le "Ptit-Louis" de Bruno Steelandt vole avec le plus rare de tous les rapaces d’Europe, le Gypaète. Cela n’est arrivé qu’une seule fois. Peu d’hommes ont vu le gypaëte, mais qui a pu voler avec lui ?

Souvent, on est attaqué par les faucons pèlerins. Là, il faut un minimum d’agilité car ceux-ci, décidément, vous agressent. On entreprend alors un véritable dog-fight. En général, les oiseaux ne pratiquent pas la looping, aussi, après deux ou trois loopings vous vous retrouvez derrière le faucon et celui-ci, découragé, finit par dégager.
Cette année, à mon dernier vol avec le Fitness (je vais y venir), un faucon pèlerin m’a attaqué. C’était un vieux renard, une sorte d’Erich Hartmann aviaire(2). Celui-là, il n’a pas suffit de 2-3 loopings pour m’en débarrasser. Il me collait au c... Régulièrement, il regagnait les pompes afin de reprendre de l’altitude pour pouvoir m’attaquer en piqué. Heureusement, j’avais fait de la voltige tout l’après-midi, j’étais en forme. Le truc souverain est de garder le max d’altitude, ainsi, il ne peut pas faire un piqué trop rapide. Lorsqu’il commence son "hit-and-run", on commence par le laisser suivre en piqué (pas trop longtemps, car il est imbattable), puis on fait un looping très serré, pas propre, un peu vrillé, et on se retrouve derrière lui. D’habitude, ça marche, mais pas avec mon faucon-Hartmann. Celui-ci fait aussi des loopings. A un moment, on s’est retrouvé dans une figure très étonnante, une espèce de virage relatif en looping, le genre de trucs que les "Tricolori" faisaient avant la catastrophe de Ramstein. Je pense l’avoir battu grâce à la gratte. En effet, le Fitness gratte bien, il est rapide il est voltigeur, il est solide mais aussi, il gratte. Et donc, à plusieurs reprise, j’ai réussi à garder ma hauteur par rapport à lui en fin d’évolution. Et donc, brutalement, Pélerin-Hartmann a rompu le combat, en partant en piqué à 60° vers le trou, comme un missile. A première, il a piqué beaucoup plus vite que ne peuvent le faire les F3i les plus rapides (Jean-Yves Leguillanton, Julien Gourdet, Olivier Chenoz). A vue de nez, il a atteint ou dépassé le double de la vitesse d’un F3i "à donf". Il devait donc frôler ou dépasser les 300km/h. Je n’ai jamais vu un être vivant à cette vitesse.

Figure 24. Mon Fitness et un faucon pèlerin très agressif dans un dog-fight serré. Les qualité de gratteur du Fitness ne permettent pas au faucon de prendre trop d’avantage, en tout cas, j’ai la prétention de le croire. Il finit par m’enlever toute illusion car il rompt le combat dans un piqué vertigineux à une vitesse proche de 300km/h. Il a peut-être seulement voulu jouer avec moi. Ou alors, mon planeur rouge et blanc a simplement titillé sa curiosité.

Vous me direz "qu’est-ce qu’on risque d’une attaque de faucon ?". Les serres d’un faucon sont aiguisées comme des scalpels. Un faucon pèlerin tue d’un coup net un lièvre de 10kg en pleine course. S’il est difficile d’imaginer qu’il puisse détruire un fuselage en fibre de verre et carbone, il peut démantibuler les ailerons et surtout, comme le stab est toujours légèrement bâti, il peut aisément foutre en l’air les empennages.

Conflits de voisinage. La Borne 504 a d’autres locataires, je vous ai déjà parlé des chevaux, des isards, des vautours, des gypaètes, des faucons. Il reste... les vaches. La zone d’atterrissage leur plait visiblement beaucoup. Il y fait frais et rien n’est plus agréable après une longue matinée à brouter que de venir y ruminer.
Y a qu’un moyen : faut les déloger vite fait. On brandit un bâton et on court vers elles en poussant une gueulante agressive. Ca marche toujours. Attention de continuer à leur faire face pendant qu’elles s’éloignent. Il m’est arrivé cette année de me faire charger quand j’ai eu le dos tourné. A ce moment, si on refait face en gueulant derechef et en fouettant l’air avec un bâton, n’importe quelle vache se taille en courant. A défaut d’un bâton, j’ai une fois utilisé le fuselage de l’Ellipse 2 de Thierry Gras. Il m’en a voulu mais je jure que je n’aurais pas frappé avec.

Figure 25. L’aire d’aterrissage est fréquenté par les vaches. Faut faire avec. Votre serviteur avec le Fitness.

Evidemment, lorsque les vaches sont parties, il reste quelques bouses (beaucoup en fait). J’ai pu ainsi faire l’expérience d’un atterrissage avec le Spirit 100 freiné par une belle et vraie bouse. Comme elle était très liquide, elle s’est insinuée à l’intérieur du fuselage par la fente du crochet de remorquage. Il sent encore.

Figure 26. Le Spirit 100 en approche entre les vaches.

Figure 27. Le Spirit 100 freiné par une bouse qui éclabousse.

Figure 28. Ultime barrière de sécurité. Tout autour, ce délicieux trèfle alpin à l’odeur si suave.

Dernière expérience mémorable, un vol par vent de force 9. (voir film annexé en Youtube).

Ce 17 juillet, le vent soufflait fort en plaine, plein sud. Au seuil de la pente de la Borne 504, j’ai hésité. J’ai monté le planeur et puis ma femme s’est approchée de la pente pour le lancer. Elle ne parvenait pas à le tenir et j’ai dû l’aider. Impossible de se parler tant le vent était tonitruant. Il fallait se hurler directement dans l’oreille. Une fois lancé, le planeur a bien fonctionné. Je pense que le Fitness était dans ses limites. Le vent était incroyable et j’ai été déséquilibré plusieurs fois. J’ai atterri après un quart d’heure, vidé. La zone était envahie par les vaches que ma femme n’est pas parvenue à déloger. Heureusement, grâce aux AF, j’ai pu me poser assez court dans la petite zone restée libre. Finalement, ces AF sont vraiment indispensables pour tenir compte de tous les avatars qui peuvent survenir à l’aterro.

Une fois au sol, j’ai sorti l’anémomètre : vent de force 8 (70km/h) avec des pointes à force 9 (82km/h comme pic).
Je n’ai pas osé relancer.

Quel plaisir me direz-vous de voler dans un environnement aussi difficile ? Justement, la difficulté est déjà un sacré aiguillon. Mais, on est là dans un paysage fabuleux, dans une nature magnifique. Les conditions aérologiques sont fantastiques, dépassant tout ce qu’on peut imaginer. On peut d’ailleurs tenter des choses inimaginables ailleurs : la vrille ascendante, par exemple. On se met en vrille, manches dans les coins, dans la pente, et le planeur monte à toute vitesse ainsi. Tout est possible à la Borne 504.

Le site est-il fort fréquenté ? La réponse est NON. Depuis 7 ans que j’y vais, je n’y ai rencontré les seuls amis qui m’accompagnaient Dany, Bruno, Thierry, bref, les planeuristes du club de Nivelles, avec leur famille.

Figure 29. Au lancer, le Sun de Dany Ghellynck. Au sol, vous remarquez mon Spirit 100 couvert par mon kit-bag pour éviter qu’il s’envole.

Figure 30. Le Sun de Dany à l’aterro après une heure de vol.

Figure 31. L’Ellipse II de Thierry Gras. Un planeur merveilleux à la pente.

Figure 32. Dany lance l’Ellipse II de Thierry.

Figure 33. Thierry vient de ramasser son Ellipse après l’aterro. Il porte une réparation au bord d’attaque après une rencontre avec un des cailloux égarés sous une bouse. Les ailes creuses ne sont pas facile à réparer.

Quels planeurs pour un tel site ?

Pour résumer, il faudrait les qualités suivantes : légers, très solide, très rapide, très gratteur, facile à réparer, par cher... Bref, le truc impossible.

Voici les planeurs que l’on a essayés
- "Ptit-Louis" (Bruno)
- Chacal (Dany)
- Cindy (Pierre)
- Condor Multiplex (Bruno)
- Ellipse II (Thierry)
- Ellipse IV (Thierry)
- Falco (Thierry)
- Fitness Airtech (Pierre)
- Milan Multiplex (Dany)
- Orcal F3i (Bruno)
- Quincy Robbe (planeur de début très très modifié) (Pierre)
- Sagitta Simprop (Pierre)
- Spirit 100 (Pierre)
- Sun Airtech (Dany)
- voltige (sans nom) de Thierry

Par conditions légères, on a eu le plus de plaisir avec les planeurs les plus petits et agiles : Milan, Falco, "Ptit-Louis", Quincy. En particulier, on peut les poser sans risque.

Figure 34. Un grand plaisir seulement possible avec de petits planeurs : un vol en escadrille dans les derniers souffles de la pompe avant le coucher du soleil.

Figure 35. Le lancer du Condor réclame un bon élan car il est lourd et grand, tandis que le vent souffle fort. Ici Thierry fait le lancer.

Figure 36. L’aterro très sportif du Condor. Il y a des volets de courbure ET des lames et malgré tout on a encorfe l’impression qu’il ne s’arretera jamais.

Figure 37. L’Orcal est un planeur "style F3i" mais ses AF à lames sont très bien adaptés aux conditions difficiles de l’aterro à la Borne 504.

Les grands planeurs (Ellipse IV, Sun, Orcal et surtout Condor) sont magnifiques mais ils sont difficiles à poser en sécurité. Dans le cas du Condor, c’était même un sacré gymkhana.

Le Sagitta Simprop est utilisé par Pierre Lecuy au Cap Gris Nez. Il y vole à merveille. Mais ici, à 2200 m, il est trop lourd. Le nombre de Reynolds est nettement plus bas qu’au niveau de la mer et ça se sent terriblement. Dany a eu la même impression avec le Chacal : trop lourd pour la montagne.

Figure 38. Le Sagitta, parfait pour les falaises en bord de mer, est trop lourd pour cette altitude. Il faut sans cesse le mener à grande vitesse et, malgré la grandeur du site, la place manque pour la voltige.

Figure 39. Le Sagitta, porté ici par Thierry Gras. La clôture à l’arrière-plan marque la frontière.

Finalement, je suis tombé sur le Fitness d’Airtech qui m’a semblé le bon compromis.

Et je le confirme. Il est léger, rapide, très rapide et très agile. C’est un vrai plaisir à la voltige et au "dogfight" avec les faucons. Airtech a beaucoup renforcé le fuselage par rapport aux essais parus dans la presse. Il y a en particulier des rubans de kevlar le long du fuseau et des renforts en carbone autour des ancrages de l’aile. L’aile est maintenant attachée par 4 vis M4. J’ai juste rajouté une mèche de carbone à l’intérieur du bord d’attaque de la dérive fixe.

Pour les ailes, j’ai installé des flaps. Ceci peut paraître superflu pour un planeur de 2 m mais le profil est le S7012. C’est un profil merveilleux de vitesse et il tient bien sur le dos avec un cran de volets en négatif. Mais il a un gros défaut : on ne sait pas le ralentir en relevant les seuls ailerons. Au contraire, il accélère alors. Pour le ralentir, il faudrait plutôt abaisser les ailerons mais alors, il gratte beaucoup et on ne parvient pas à l’amener au sol. Bref, avec des flaps et le mixage butterfly, ces défauts disparaissent. Et, en effet, avec ses petits flaps, le Fitness ralenti très fort et se pose avec une grande précision. Vous avez vu que c’est utile pour éviter les vaches. Et en général, partout en montagne où les zones d’atterrissages sont toujours étroites. Dans les ailes, j’ai mis quatre servos Hitec HS65 MG. Dans le fuselage, j’ai mis deux Hitec HS85BB.

J’ai trouvé un gros défaut, qui est une conséquence de la qualité de fabrication. Les ailes sont coffrées d’un bois fort dur, de l’okoumé, je pense. En tout cas, ce bois est nettement plus dense et meilleur conducteur de la chaleur que le balsa ou que le samba. Résultat, lorsque j’ai tendu l’entoilage au fer à repasser, position "laine", le bois a délaminé par endroits. C’est pas beau et ça doit pas faire du bien au profil. Cela n’arrive jamais avec le balsa qui ne transmet pas du tout la chaleur du fer.

Figure 40. Quand il y a canicule dans la plaine, les 2200 m de la Borne 504 sont un vrai plaisir. Camille, Anne Rasmont et Caroline Steelandt.

Je recommande donc de faire une finition à froid. Soit en utilisant le vinyle (ce qui est recommandé par Airtech), soit en peignant directement le bois (très dur comme j’ai dit), soit avec une fibre 20g/m2.
Lorsque j’ai terminé le Fitness, il fallait mettre 80 g dans le nez pour obtenir un centrage arrière. Comme on vole longtemps en montagne, j’ai décidé de faire une double alimentation. Deux accus de 5 éléments NiMh 800mA/h, un tout petit circuit de bascule d’accus avec un buzzer. Je préfère ce circuit à celui qui décharge les deux accus en parallèle. En effet, je suis ainsi averti par le buzzer lorsque le premier accu est vide. Ceci arrive après 2:30 de vol.

Figure 41. Quand tous les accus sont vidés, il reste le plaisir de jouir du merveilleux paysage dans l’après-midi qui s’achève. Dany et Béatrice Ghellynck, Anne Rasmont.

Tout achevé, mon Fitness "spécial Borne 504" pèse 1050 g, avec ses flaps et sa double alim. Il n’y a que 20 g dans le nez comme centrage.

Pour conclure, il y a dans les Pyrénées-Orientales des pentes extraordinaires. Dans la petite région de Cerdagne, les pentes de Llo et d’Osséja sont magiques. En particulier la Borne 504 donne des sensations uniques à qui peut en affronter les difficultés.

Les planeurs moyens gratteurs, rapides et agiles sont les plus appropriés à un tel site. Le Fitness d’Airtech est un parfait exemple.

Pierre Rasmont
25 juillet 2007

La vidéo évoquée plus haut se trouve à l’adresse YouTube suivante :

(1) Les isards sont des chamois des Pyrénées, à robe fauve.

(2) Erich Hartmann : pilote de Me109 durant la 2ème guerre mondiale, 350 victoires, record absolu pour un pilote de chasse

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